Des milliards pour les forêts, des promesses à Belém, mais qui détient le pouvoir?

Des voix autochtones appellent à décoloniser la conservation avant que l’histoire ne se répète

Lors de la COP30 à Belém, au Brésil, l’attention se porte sur l’un de ses résultats qui pourrait changer la donne: le Fonds pour les forêts tropicales éternelles (FFT). Lancé sous l’égide du Brésil, le Fonds propose de mobiliser jusqu’à 125 milliards de dollars pour récompenser les pays qui protègent et entretiennent leurs forêts tropicales. Mais pour les peuples autochtones, dont les territoires sont en première ligne dans cette bataille pour la conservation, ce mécanisme présente à la fois des opportunités et de sérieux risques.

Ce que la FFTF offre

Le modèle de la TFFF est présenté comme innovant: plutôt que de s’appuyer sur des subventions, il utilise une approche de « financement mixte ». Les gouvernements et les organisations philanthropiques apportent le capital initial de « première perte » (le Brésil s’est notamment engagé à verser 1 milliard de dollars en septembre 2025). Cet investissement de départ est conçu pour débloquer d’autres investissements commerciaux, générant un fonds permanent de type dotation à partir duquel des paiements annuels d’environ 4 milliards de dollars pourraient être versés aux pays forestiers tropicaux éligibles.

Les pays éligibles recevront des paiements liés au nombre d’hectares de « forêts éligibles » qu’ils maintiennent chaque année, avec des déductions pour la déforestation ou la dégradation. Le plan s’engage à attribuer au moins 20 % des récompenses aux populations autochtones et aux communautés locales, ce qui est essentiel pour les peuples indigènes.

Pour les communautés autochtones, cela pourrait signifier

  • Un financement fiable et à long terme lié à la situation réelle de leurs territoires.
  • Reconnaissance de leur rôle de gardiens des forêts, avec des flux de financement directs.
  • Un siège à la table d’une architecture mondiale émergente de financement des forêts, si les accords de gouvernance sont respectés.

Quels sont les risques?

Bien que la TFFF soit prometteuse, les défenseurs des droits des peuples indigènes doivent faire preuve de vigilance en raison des signaux d’alerte importants qu’elle émet:

  1. Éligibilité et paiements transitant par les gouvernements nationaux

Bien que la note conceptuelle mette l’accent sur la participation directe des peuples autochtones et des communautés locales, dans la pratique, les paiements transiteront toujours par les gouvernements nationaux, qui conservent le contrôle sur la manière dont les fonds parviennent aux communautés sur le terrain, et sur le fait qu’ils y parviennent ou non. Cette structure risque d’entraîner une capture et une marginalisation du haut vers le bas, en particulier dans les pays où les systèmes de gouvernance autochtones sont faibles ou exclus de la prise de décision formelle.

Pour une justice et une équité véritables, affirme Indigenous Peoples Rights International (IPRI), l’installation doit garantir un accès direct et illimité aux peuples autochtones, et non une simple allocation symbolique.

« Traitez-nous comme des partenaires, des acteurs centraux, et non comme des bénéficiaires passifs », a souligné Joan Carling, directrice exécutive d’Indigenous Peoples Rights International et lauréate du prix Right Livelihood 2024, en insistant sur le fait que les peuples autochtones ne sont pas des parties prenantes à consulter après la prise de décisions, mais des détenteurs de droits qui doivent co-gouverner les mécanismes qui affectent leurs territoires.

  1. Mesure et intégrité des forêts

Les critiques mettent en garde contre le fait que les projets de règles actuels autorisent les paiements même en cas d’exploitation forestière industrielle ou de dégradation, si la déforestation en tant que telle est inférieure au seuil.

De l’avis de l’IPRI, cela porte atteinte aux droits des populations autochtones: la santé des forêts et l’intégrité écologique sont étroitement liées aux moyens de subsistance, à la culture et à la protection de la biodiversité des communautés autochtones. Si les forêts dégradées reçoivent le même paiement que les forêts intactes, les forêts vierges gérées par les autochtones risquent d’être sous-évaluées.

M. Carling souligne à plusieurs reprises que les territoires autochtones donnent souvent de meilleurs résultats en matière de conservation, mais que leur valeur n’est pas reconnue. Ainsi, il ne suffit pas de compter les hectares entretenus, il faut aussi tenir compte de la qualité, de la valeur culturelle et de l’intégrité de l’écosystème.

  1. Droits fonciers, sécurité foncière et consentement préalable, libre et éclairé

De nombreux territoires autochtones ne sont toujours pas reconnus légalement ou font l’objet d’une contestation acharnée de leur régime foncier. Pourtant, la Facilité pour la protection des forêts tropicales (TFFF) proposée conditionne les paiements au maintien de la couverture forestière. Que se passe-t-il dans les territoires où le régime foncier est précaire, où la gouvernance coutumière est mise à mal ou où des acteurs extérieurs menacent carrément la gouvernance autochtone ? Si les États reçoivent et contrôlent les fonds destinés à « leurs forêts », les communautés autochtones risquent une fois de plus d’être court-circuitées, alors qu’elles sont en première ligne pour la gestion de ces forêts.

L’IPRI insiste sur le fait que la sécurité des droits à la terre et aux ressources, ainsi que le consentement préalable, libre et éclairé (FPIC), doivent être des conditions préalables et non négociables, et non pas être traités comme des ajouts après coup. Les travaux de Joan Carling soulignent à maintes reprises que, sans droits fonciers reconnus, la gestion autochtone ne peut être ni récompensée ni défendue de manière équitable:

« Sans nos territoires comme fondation, tout le reste – notre identité, nos droits, notre avenir – repose sur des bases incertaines », a averti M. Carling.

En ne faisant pas de la reconnaissance des droits fonciers et du CLIP des conditions fondamentales, le mécanisme risque de légitimer un modèle dans lequel les peuples autochtones sont crédités des résultats de la conservation, mais exclus de la prise de décision, de la gouvernance et des flux de bénéfices. Carling souligne que si les droits fonciers des autochtones ne sont pas respectés, le financement de la conservation devient un nouveau mécanisme de dépossession, et non d’autonomisation.

En d’autres termes, les garanties relatives à la tenure et au consentement ne sont pas facultatives – elles constituent le seuil minimum pour tout mécanisme de financement forestier qui prétend respecter les droits des peuples autochtones et rendre la justice.

  1. Risque de colonialisme vert

La mobilisation de vastes capitaux privés – estimés à 100 milliards de dollars US de la part d’entreprises et d’investisseurs financiers – soulève une question fondamentale: à qui profite réellement la soi-disant transition verte? Sous la rhétorique des « solutions fondées sur la nature », les instruments financiers, les attentes en matière de rendement et les obligations d’endettement risquent de transformer les forêts en actifs carbone plutôt qu’en territoires vivants, et les communautés en contractants plutôt qu’en gardiens.

Ces logiques financières privilégient souvent les grands propriétaires terriens, les conglomérats agro-industriels et les intérêts extractifs habilement rebaptisés « restauration » ou « conservation ». Lorsque la conservation devient un modèle commercial plutôt qu’un pacte avec la Terre, elle répète les injustices mêmes qu’elle prétend résoudre.

L’IPRI a averti à plusieurs reprises que ces tendances équivalaient à une nouvelle vague de « colonialisme vert », où les terres indigènes sont une fois de plus enfermées, surveillées et monétisées sans consentement.  » Décolonisez la conservation », demande Carling, « car la protection de la nature doit commencer par la protection des personnes qui en ont pris soin tout au long de leur vie ».

La décolonisation de la conservation ne se limite pas à l’inclusion dans les réunions ou aux pourcentages dans les budgets des projets; elle implique la récupération du pouvoir, la redéfinition de la responsabilité et le rétablissement de la gouvernance autochtone au cœur de la protection de l’environnement.

Si les peuples autochtones ne sont pas au centre des préoccupations – s’ils sont traités comme des arrière-pensées plutôt que comme des architectes – la TFFF risque de perpétuer le même paradigme extractif sous un nom plus vert.

Ce n’est qu’en mettant l’accent sur l’autodétermination des peuples autochtones, et non sur la sécurité des investisseurs, que le monde pourra faire en sorte que la transition verte ne devienne pas une nouvelle forme de dépossession.

Les non-négociables des peuples autochtones

Du point de vue de l’IPRI, pour que le TFFF soit véritablement au service des peuples autochtones et de la justice, les points suivants ne doivent pas être négociables:

  • Participation et gouvernance garanties

Les représentants autochtones doivent siéger au conseil d’administration de l’établissement, aux conseils consultatifs et à la table des décisions.

  • Canaux de financement direct

Au moins 20 % des paiements doivent aller directement aux peuples et communautés autochtones sous des formes qu’ils contrôlent et gouvernent.

  • Sécurité d’occupation et consentement préalable, libre et éclairé intégrés

La participation doit être subordonnée à des droits autochtones légalement reconnus, et chaque zone financée doit répondre à des normes strictes en matière de CLIP.

  • Critères d’intégrité écologique rigoureux

L’éligibilité doit refléter non seulement la superficie de la forêt, mais aussi sa qualité, sa biodiversité, sa valeur culturelle et les systèmes de gestion autochtones, et non pas simplement des mesures favorables au siège social, telles que le nombre d’hectares entretenus.

  • Responsabilité et garanties transparentes

Des rapports publics clairs, des garanties pour les défenseurs, une clause pour traiter les conflits fonciers et les violations des droits, et aucune sanction si les communautés sont injustement exclues.

Le Fonds forestier transnational a le potentiel de remodeler la façon dont le monde finance la conservation des forêts. Mais pour les peuples autochtones, qui protègent certaines des forêts les plus intactes tout en étant confrontés aux risques les plus importants, cet instrument doit aller au-delà de la finance : il doit incarner la justice, la souveraineté et la dignité.

Si la TFFF devient simplement un autre fonds gouverné par les États et les investisseurs, les peuples autochtones risquent une fois de plus de se retrouver gardiens sans reconnaissance, intendants sans récompense et partenaires sans voix.

Lors de la COP30, les projecteurs mondiaux peuvent briller sur de grandes promesses, mais les peuples autochtones exigent que les résultats ne se limitent pas à des chiffres. Il doit refléter leurs droits et leurs contributions. – iprights.org

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