Déclaration d’Indigenous Peoples Rights International (IPRI)
Intervenante: Rukka Sombolinggi
Indigenous Peoples Rights International (IPRI) souhaite formuler des observations sur les risques et les opportunités, et présenter des recommandations concernant le thème spécial de cette année du Forum permanent dans deux domaines principaux liés au changement climatique: la conservation et la transition énergétique juste.
Tout d’abord, nous saluons le Forum permanent pour avoir placé les droits des peuples autochtones au cœur des discussions sur la santé humaine, la santé planétaire et territoriale. Compte tenu des accords mondiaux récents tels que le Cadre mondial pour la biodiversité (GBF) et de l’urgence de faire face à la crise climatique à travers des efforts globaux comme la transition énergétique juste, il est impératif d’évaluer les risques et d’explorer les opportunités que ces mesures impliquent.
Dans le cadre de la mission de l’IPRI visant à mettre fin à la criminalisation, à la violence et à l’impunité contre les peuples autochtones, nous sommes profondément préoccupés par les implications de la mise en œuvre de la transition énergétique et des objectifs de conservation de la biodiversité si nos droits ne sont pas protégés juridiquement et garantis.
Le GBF inclut parmi ses objectifs et jalons la conservation de 30 % des terres et des mers d’ici 2030 afin d’inverser la destruction environnementale et la perte catastrophique de biodiversité à travers le monde. Comme il est bien connu, les peuples autochtones maintiennent 80 % des écosystèmes mondiaux sur leurs territoires. De plus, nos territoires traditionnels représentent environ 20 % de la surface terrestre mondiale. Parmi ceux-ci, 83 % (23 millions de km²) se trouvent en dehors des aires protégées et conservées gouvernées par des États ou des acteurs privés. Ainsi, au moins 17 % des terres mondiales sont conservées exclusivement par les peuples autochtones en dehors des aires protégées et conservées sous gouvernance étatique ou privée.
Bien que nous saluions l’engagement des États à conserver 30 % des terres et des mers d’ici 2030, nous sommes également très préoccupés par la manière dont cet objectif sera mis en œuvre. Malgré la reconnaissance de nos droits sur nos terres, territoires et ressources en vertu du droit international, et notre rôle de gardiens d’écosystèmes vitaux et interdépendants, l’IPRI a documenté de nombreux cas de criminalisation, de violence et d’impunité contre les peuples autochtones dans le cadre d’approches de conservation dites «forteresse», menées par les États, de grandes organisations de conservation et le secteur privé.
Par exemple, nous avons soutenu nos sœurs et frères masaï dans la situation extrêmement grave à laquelle font face environ 100 000 pasteurs masaï dans la région de Loliondo, en Tanzanie, qui sont déplacés de force par l’État de leurs terres traditionnelles pour la création d’une aire de conservation de chasse de 1500 km² gérée par une entreprise privée des Émirats arabes unis.
En outre, en ce qui concerne la transition énergétique juste comme moyen de répondre à la crise climatique, de nombreux projets d’énergie renouvelable qui nous sont imposés menacent nos droits collectifs à nos terres, territoires, ressources et plans d’eau, nos moyens de subsistance et notre sécurité alimentaire, ainsi que la protection de notre intégrité culturelle, entre autres. Les projets énergétiques mis en œuvre sans notre participation effective à la prise de décision, y compris sans l’obtention du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE), incluent des projets éoliens, hydroélectriques, de biocarburants, géothermiques, solaires, ainsi que des parcs éoliens, ainsi que l’exploitation minière de minéraux de transition tels que le cobalt, le lithium, le cuivre, le manganèse, le nickel et le zinc, nécessaires à la production de technologies d’énergie renouvelable — des éoliennes aux panneaux solaires en passant par les véhicules électriques. Il est prévu que, pour répondre à la demande de ces minéraux de transition, leur production devra être multipliée par six d’ici 2030. Par conséquent, les tendances en matière de violations des droits et de criminalisation liées au secteur extractif augmenteront sans aucun doute de manière exponentielle dans un avenir proche, étant donné que plus de 50 % des métaux de transition restants se trouvent sur les terres et territoires des peuples autochtones. La crise climatique actuelle et les efforts mondiaux visant à y faire face peuvent constituer une opportunité de garantir nos droits collectifs à l’autodétermination ainsi qu’à nos terres, territoires et ressources. En tant que peuples autochtones, nous avons démontré notre efficacité dans la protection de la nature grâce à nos relations réciproques et multidimensionnelles avec celle-ci.
Nous recommandons au Forum permanent de: appeler les États à revoir leurs politiques et législations en matière de conservation et d’aires protégées afin de les aligner pleinement sur la reconnaissance et la protection des droits des peuples autochtones, au lieu de leur criminalisation, notamment dans la pratique de leurs moyens de subsistance durables et de leurs activités traditionnelles; appeler les États à placer les droits humains et l’équité sociale au cœur de leurs plans climatiques afin de réaliser les objectifs de l’Accord de Paris, y compris en reconnaissant juridiquement et en garantissant les droits collectifs et individuels des peuples autochtones, fondés sur le respect de notre droit à l’autodétermination, à nos terres, territoires et ressources, ainsi qu’à notre intégrité culturelle; appeler les États à réglementer les activités des entreprises liées à la transition juste ou à la soi-disant économie verte afin de garantir la mise en œuvre effective de la diligence raisonnable en matière de droits humains, y compris l’exigence du consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) des peuples autochtones concernés; en outre, veiller à ce que des accords équitables de partage des bénéfices soient garantis lorsque les communautés autochtones concernées souhaitent s’engager dans des partenariats fondés sur leur consentement et leur participation effective à la prise de décision tout au long du cycle du projet; appeler les États et le secteur privé à établir des mécanismes de recours efficaces pour traiter les violations passées et en cours liées à la création d’aires protégées et aux projets extractifs, ainsi que des mesures de protection pour les peuples autochtones lorsqu’ils défendent leurs droits; appeler les États à garantir la participation effective des peuples autochtones aux processus décisionnels relatifs aux approches et plans d’action en matière d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, et à soutenir et financer adéquatement les solutions dirigées par les peuples autochtones.
