Transition juste ou colonialisme vert ? L’impact de la transition énergétique de l’Indonésie sur les peuples autochtones

Transition juste ou colonialisme vert ? L’impact de la transition énergétique de l’Indonésie sur les peuples autochtones

L’Indonésie est souvent présentée comme un leader mondial dans la transition vers les énergies vertes. Le pays détient environ 40 % du potentiel géothermique mondial, est le plus grand producteur mondial de nickel et continue de développer l’hydroélectricité pour soutenir les systèmes d’énergie propre et la production de véhicules électriques. Ces ressources sont présentées comme des solutions clés à la crise climatique. Cependant, pour de nombreux peuples autochtones, cette transition est loin d’être juste.

L’une des principales raisons de cette injustice est l’absence d’une loi nationale forte qui reconnaisse et protège pleinement les droits des peuples autochtones. Le projet de loi sur les peuples autochtones (RUU Masyarakat Adat), longtemps reporté, n’a toujours pas été adopté. Sans cette loi, les peuples autochtones demeurent juridiquement vulnérables, avec une protection insuffisante de leurs territoires et de leurs systèmes de gouvernance. Leurs forêts et leurs territoires peuvent facilement être affectés à des projets miniers, géothermiques, de plantations et d’énergie hydroélectrique en vertu de permis délivrés par l’État. Dans de nombreux cas, les peuples autochtones sont traités comme des occupants illégaux sur leurs propres territoires, tandis que les entreprises bénéficient d’une reconnaissance juridique et de la protection de l’État. Ce vide juridique entraîne souvent la dépossession de terres, la violence, la criminalisation et la destruction des territoires ancestraux.

En février 2026, des représentants des peuples autochtones touchés par des projets de transition énergétique, venus de toute l’Indonésie, se sont réunis à Jakarta pour un atelier sur la transition juste, afin de réfléchir collectivement aux impacts croissants de ces projets sur leurs communautés. Ces projets concernent l’exploitation minière du nickel, les barrages hydroélectriques et les centrales géothermiques. L’atelier a mis en évidence que de nombreux projets dits « verts » reproduisent d’anciens schémas d’extractivisme et d’exclusion sous le couvert de la durabilité.

Les dirigeants autochtones ont souligné qu’une transition juste doit garantir la protection des territoires autochtones, des droits collectifs, de la sécurité des femmes et de l’autodétermination des communautés. Pour les peuples autochtones, les enjeux vont bien au-delà de la propriété foncière. Comme l’explique le dirigeant autochtone Romba Sombolinggi :

« Pour nous, en tant que peuples autochtones, la terre est notre identité et notre source de vie. Elle est le fondement de nos coutumes et traditions, de nos rituels et de nos lieux sacrés, tous profondément enracinés dans l’histoire de nos ancêtres… Perdre nos terres ancestrales signifie perdre les racines de notre histoire et l’avenir qui nous a été transmis de génération en génération. »

La réunion de Jakarta a renforcé un appel national commun visant à rejeter le colonialisme vert et à exiger que la transition énergétique de l’Indonésie soit fondée sur la justice, les droits et le leadership des peuples autochtones.

Poco Leok : expansion géothermique sans consentement libre, préalable et éclairé

Poco Leok, à Flores, dans la province de Nusa Tenggara oriental, en est l’un des exemples les plus frappants. Le projet d’expansion géothermique d’Ulumbu empiète sur le territoire des peuples autochtones de 10 gendang, ou territoires claniques autochtones, à Poco Leok. Les communautés rejettent ce projet depuis 2011, car il n’y a pas eu de véritable consentement libre, préalable et éclairé (FPIC). Les permis ont été délivrés sans FPIC, et les procédures ont été menées par l’intimidation plutôt que par le consentement.

En 2023, plusieurs membres des peuples autochtones ont été convoqués par la police après avoir protestécontre le projet, ce que les communautés ont considéré comme une criminalisation et une intimidation. En 2025, des milliers de membres des peuples autochtones à travers Flores se sont à nouveau mobilisés pour rejeter l’extension géothermique et ont exigé l’annulation du décret du régent approuvant l’emplacement du projet, affirmant qu’il avait été émis sans transparence ni consentement de la communauté.

Les femmes autochtones ont été au cœur de cette résistance car leurs terres sont directement liées à la nourriture, à l’eau, aux remèdes et à la survie culturelle. Lorsque leurs terres sont confisquées, les femmes perdent à la fois la sécurité de leurs moyens de subsistance et la protection de leur culture, tout en étant confrontées à la violence des forces de sécurité et des structures patriarcales. En première ligne pour défendre leurs territoires ancestraux, ces femmes ont subi de sévères répressions, notamment des violences, une criminalisation et des intimidations de la part des forces de sécurité conjointes

L’exploitation minière du nickel et la survie des O’Hongana Manyawa

Dans le nord des Moluques, les peuples autochtones O’Hongana Manyawa sont confrontés à de graves menaces liées à l’exploitation minière du nickel. L’industrie indonésienne du nickel est au cœur de la chaîne d’approvisionnement mondiale des véhicules électriques, mais cette économie du « minéral vert » détruit les forêts et les rivières sur les territoires autochtones. Rien qu’à Halmahera-Est, on compte au moins 29 permis d’exploitation minière couvrant plus de 186 000 hectares, dont beaucoup empiètent sur les territoires des peuples autochtones. La destruction des forêts et la pollution des rivières ont réduit l’espace de vie des O’Hongana Manyawa, y compris ceux qui vivent en isolement volontaire et qui sont très vulnérables aux maladies, aux contacts forcés et aux déplacements.

La criminalisation a également suivi la résistance. Six dirigeants de la communauté O’Hongana Manyawa ont été poursuivis en justice après avoir défendu leurs forêts ancestrales contre l’expansion minière. Quatre d’entre eux ont été condamnés à la prison à perpétuité, tandis que deux autres ont été condamnés à 20 ans de prison. La criminalisation des peuples autochtones reflète une réalité plus large où la protection des forêts est considérée comme un crime, alors même que les sociétés minières opèrent avec le soutien de l’État.

Pour la communauté O’Hongana Manyawa à Halmahera, le boom de l’exploitation minière du nickel n’est pas synonyme de développement, mais d’ e une menace pour leur survie. La destruction de leurs forêts entraîne la criminalisation et la perte de leurs systèmes alimentaires, de leurs rivières, de leurs plantes médicinales et de toute leur identité culturelle.

Les communautés de Toraja face au développement géothermique

À Toraja, dans le sud de Sulawesi, le développement géothermique suscite déjà de graves inquiétudes. Le projet géothermique prévu sur 12 979 hectares menace d’affecter un sous-district et quatre territoires de peuples autochtones. Ces zones comprennent des forêts sacrées, des cimetières, des terres agricoles et des sources d’eau qui sont au cœur tant des pratiques spirituelles que de la vie quotidienne.

Pour les communautés de Toraja, l’enjeu ne se limite pas aux dommages environnementaux, mais concerne également la protection de l’identité ancestrale et de la gouvernance coutumière. Toraja montre qu’une transition juste doit commencer avant le début de l’extraction, et non pas seulement après le déplacement des communautés.

Projet géothermique de Hululais et impacts environnementaux

À Hululais, dans la province de Bengkulu, le développement géothermique mené par PT Pertamina Geothermal Energy (PT PGE) a eu de graves répercussions sur les peuples autochtones. Le projet est situéau sein de la forêt protégée de Bukit Daun, à proximité des habitations communautaires, des terres agricoles et des zones coutumières dont dépendent les populations pour leur subsistance.

Au cours de l’exploration en 2018, les activités de forage ont provoqué des glissements de terrain qui ont causé des décès et endommagé des étangs piscicoles, des rizières et des plantations. Les bassins versants ont également été endommagés, réduisant le débit des rivières et contaminant les sources d’eau potable des villages voisins. Les communautés ont signalé des mouvements de terrain et de la vapeur chaude s’échappant du sol, qui a asséché et brûlé les cultures de leurs jardins. Au moins six villages, totalisant plus de 5 500 personnes, sont touchés, ce qui montre que les projets géothermiques peuvent causer de graves dommages environnementaux et sociaux lorsque les droits des peuples autochtones sont ignorés.

Le barrage de Lambo et la criminalisation de la résistance autochtone

Les projets hydroélectriques à Rendu reflètent le même schéma d’injustice. Le barrage de Lambo, en projet, menace les territoires coutumiers des peuples autochtones Rendu, Ndora et Lambo, où les rivières sont au cœur des systèmes agricoles, de la sécurité alimentaire et de la vie spirituelle. Les communautés craignent de perdre leurs terres agricoles, leurs sources d’eau, leurs sites sacrés et leur territoire ancestral, qui constituent à la fois leur moyen de subsistance et leur identité culturelle.

La criminalisation et la violence ont accompagné la résistance au projet. En 2021, des femmes autochtones ont signalé des actes de violence, d’intimidation, de harcèlement sexuel et des intrusions forcées sur leurs terres coutumières par la police, la Brimob, la TNI et les autorités locales qui escortaient les équipes de prospection pour le projet de barrage. En 2022, la police a arrêté de force 24 membres des peuples autochtones de Rendu, 23 hommes et une femme, après qu’ils eurent bloqué des activités liées au projet de barrage, et des membres de la communauté ont rapporté avoir été battus lors de ces arrestations. Ces actions montrent comment les projets hydroélectriques sont souvent mis en œuvre par la répression plutôt que par le dialogue.

À quoi ressemble une transition juste fondée sur les droits

Ces cas révèlent que le cœur du problème ne réside pas dans les énergies renouvelables en elles-mêmes, mais dans les méthodes coercitives et exclusives par lesquelles ces projets sont planifiés et mis en œuvre. Une transition véritablement juste doit placer les droits humains au centre et donner la priorité aux personnes plutôt qu’à des objectifs de durabilité non réglementés.

Les peuples autochtones doivent pouvoir exercer librement, sans menace, intimidation ni harcèlement, leur droit de décider des activités affectant leurs terres ancestrales. Dans ce contexte, le consentement libre, préalable et éclairé (FPIC) doit être considéré comme un droit humain fondamental plutôt que comme une simple formalité procédurale — ignorant les points de vue, les préoccupations et la décision collective des communautés autochtones concernées. En outre, il faut mettre fin à l’utilisation de lois discriminatoires visant àcriminaliser les peuples autochtones. Nous appelons à la mise en place de mécanismes de protection ciblés pour les femmes autochtones contre la violence, le harcèlement et la marginalisation systémique.

Plus important encore, l’Indonésie doit adopter une loi forte sur les peuples autochtones qui reconnaisse explicitement les territoires autochtones, les droits collectifs et les systèmes de gouvernance traditionnels. Sans une reconnaissance et une protection juridiques solides, ni une application adéquate, la transition verte risque de devenir une autre forme d’exploitation sous une nouvelle étiquette.

Les richesses géothermiques, nickélifères et hydroélectriques de l’Indonésie ne doivent pas servir à alimenter un « colonialisme vert ». Pour éviter cela, une transition véritablement juste doit être fermement ancrée dans :

  • Droits fonciers des peuples autochtones et consentement libre, préalable et éclairé : Obtenir la reconnaissance officielle et juridique des territoires autochtones ainsi que la mise en œuvre adéquate du principe du consentement libre, préalable et éclairé afin de prévenir les déplacements de population et l’accaparement des terres.
  • l Protection des femmes autochtones : Protéger les femmes autochtones des impacts sociaux, culturels et économiques disproportionnés des projets d’extraction non contrôlés.
  • l Respect et protection de la gouvernance autochtone : Veiller à ce que les communautés autochtones aient le pouvoir de décider collectivement de l’utilisation de leurs terres, territoires et ressources, ainsi que de leur propre avenir et de leurs voies de développement, en s’ ant de leurs systèmes de gouvernance, de leur culture et de leurs modes de vie autochtones.

Faits marquants

  1. L’Indonésie détient environ 40 % du potentiel mondial d’énergie géothermique.
  2. L’Indonésie est le plus grand producteur mondial de nickel.
  3. Plus de 186 000 hectares à Halmahera-Est sont couverts par des permis d’exploitation minière.
  4. Au moins 5 500 personnes sont touchées par le développement géothermique à Hululais.
  5. Les communautés autochtones à travers l’Indonésie font état de criminalisation, d’expropriation et d’absence de consentement libre, préalable et éclairé (FPIC) en lien avec les projets de transition énergétique.

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