En mai 2025, la Cour constitutionnelle colombienne a rendu un arrêt historique reconnaissant le peuple Je’eruriwa comme sujet de réparation collective et ordonnant son inscription immédiate au registre unifié des victimes, après plus de 70 ans de dépossession et de déplacement.
Cette reconnaissance serait essentielle pour faire progresser leur réinstallation et l’accès à leur territoire. Cependant, des mois après la décision, elle n’a toujours pas été mise en œuvre. Ainsi, pour le peuple Je’eruriwa, la reconnaissance juridique ne s’est pas encore traduite par un accès effectif à la terre, par des réparations ou par des garanties de survie en tant que peuple autochtone.
Déplacement et rupture territoriale
Pour Ipurepi (Oswaldo Rodríguez Macuna), autorité traditionnelle et chef du peuple Je’eruriwa, le déplacement du peuple Je’eruriwa fait partie d’un processus continu de dépossession qui a commencé dans les années 1960. Depuis lors, dit-il, la continuité de leur vie territoriale a été interrompue par des attaques systématiques qui les exposent aujourd’hui à un risque d’extermination physique et culturelle.
L’un des moments les plus critiques s’est produit en 1986, lorsqu’une incursion armée du groupe armé Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia – Ejército del Pueblo (FARC-EP) a contraint la communauté à abandonner son territoire ancestral dans l’Amazonie colombienne. La perte du territoire impliquait bien plus qu’un déracinement physique ; elle signifiait la rupture de leur mode de vie, de leurs pratiques spirituelles et des connaissances qui soutenaient leur identité.
Ipurepi dit: « Nous sommes cinq à tout savoir sur ma culture, l’harmonie avec notre mère la Terre, notre forme de gouvernement. Mon père m’a transmis le savoir sacré qui enseigne comment guérir les maladies, comprendre le temps et réguler l’utilisation de la nature ». Ce savoir, transmis de génération en génération, est leur héritage le plus précieux et, en même temps, le plus menacé, car ils dépendent du territoire pour exister.
Déni institutionnel des droits fonciers
Dans ce contexte, la communauté a reconstruit son organisation en reprenant les structures traditionnelles: espaces rituels, pratiques de calendrier écologique et règles de coexistence qui déterminent les moments d’orientation des femmes et des enfants, les aliments autorisés et les modes de relation avec les autres secteurs de la société. Cet effort a permis qu’en 2017, le ministère de l’Intérieur reconnaisse officiellement le peuple Je’eruriwa comme un groupe ethnique indigène, une étape fondamentale dans leur lutte pour la vérité, la justice et la réparation.
En conséquence, la communauté a entamé des actions en justice auprès de l’Agence nationale des terres et de l’Unité d’attention et de réparation intégrale aux victimes (UARIV) pour exiger leur réinstallation et leur reconnaissance en tant que victimes du conflit armé, une condition nécessaire pour accéder aux mesures de réparation collective. Cependant, entre 2018 et 2022, l’UARIV a refusé leur inscription au Registre unique des victimes, arguant que leur reconnaissance en tant que peuple autochtone était récente et confondant même leur identité avec celle d’un autre peuple autochtone de la région. Ce refus a eu des conséquences directes, puisqu’il les a empêchés de bénéficier de la protection et de la réparation auxquelles ils ont droit.
Le processus judiciaire, un outil de reconnaissance
Face à ces obstacles, le peuple Je’eruriwa a saisi la justice et déposé une demande de révocation directe en 2023, qui a été rejetée à nouveau en 2024, ce qui a incité la communauté à déposer une action en tutelle pour dénoncer la violation de ses droits collectifs, en particulier l’autodétermination.
Le 14 mai 2025, la Cour constitutionnelle colombienne s’est prononcée en leur faveur dans une décision historique qui reconnaît l’erreur de l’UARIV et réaffirme l’autonomie et l’identité du peuple Je’eruriwa. En conséquence, la Cour a ordonné leur incorporation immédiate au Registre unifié des victimes en tant que sujets de réparation collective et a ordonné la mise en place sans délai de mécanismes d’assistance humanitaire, de relocalisation et de garantie des droits.
Cette décision a représenté une étape fondamentale vers la reconnaissance de leur droit au territoire ; cependant, comme dans de nombreux cas, la mise en œuvre a été bloquée : l’inscription au registre unifié des victimes est toujours incomplète, et les mesures nécessaires pour faire avancer leur réinstallation ne se sont pas concrétisées.
Les entités responsables ont retardé le processus en invoquant des raisons administratives et budgétaires.
Plus grave encore: alors que la communauté avait progressé dans l’identification d’une propriété pour sa relocalisation et dans le respect de toutes les exigences techniques, des visites de vérification et des dossiers documentaires, le processus a été interrompu par l’opposition du maire de la municipalité, sans aucune base juridique et sans compétence sur le territoire.
Revictimisation et blocus territorial
L’absence de mise en œuvre s’est accompagnée de nouveaux actes de violence institutionnelle. La communauté a été confrontée à des actes publics de discrimination, à des menaces à l’encontre de ses dirigeants et à un rejet institutionnel continu sans soutien juridique. Ainsi, ce qui devrait être un processus de réparation s’est transformé en une prolongation de la dépossession.
Dans la pratique, le refus d’accès à la terre et le retard dans la mise en œuvre de la décision perpétuent la vulnérabilité de ces personnes.
Ce type de blocage institutionnel reflète des schémas plus larges, documentés par le Legal Defense and Shelter Fund (LDSF), dans lesquels les peuples autochtones sont confrontés non seulement à la dépossession territoriale, mais aussi à des obstacles systématiques à l’exercice de leurs droits, même après avoir obtenu une reconnaissance juridique.
Dans ce contexte, la LDSF a soutenu le peuple Je’eruriwa par l’intermédiaire de la Yira Castro Legal Corporation. Cet accompagnement a permis à la communauté de suivre légalement la mise en œuvre de la décision, de renforcer sa capacité d’organisation, de documenter les processus territoriaux et juridiques et de promouvoir le plaidoyer aux niveaux national et international. Ces actions ont été essentielles pour soutenir la défense du droit à la terre et exiger le respect de la décision.
Aujourd’hui, l’objectif principal du peuple Je’eruriwa est clair: que la sentence soit appliquée et que le processus d’accès à son territoire progresse sans nouveaux blocages. De cette manière, la communauté aura la possibilité de reconstruire sa vie collective, de transmettre ses connaissances et d’assurer sa continuité en tant que peuple.
